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Créances en souffrance au Maroc : comprendre le marché des NPL
Définition, classification prudentielle, valorisation, recouvrement et émergence d’un marché secondaire.
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- Serenor Capital
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Les créances en souffrance au Maroc désignent l'ensemble des expositions bancaires dont le remboursement est compromis ou interrompu. Fin 2025, l'encours déclaré par les établissements de crédit atteignait 102,3 milliards de dirhams, soit un taux de sinistralité de 8,3 % sur base sociale et 8,8 % sur base consolidée. Un investisseur qui achète une créance en défaut achète un flux de récupérations incertaines : montant, calendrier et coût restent à déterminer. Ce guide présente le cadre marocain dans lequel ces flux se forment.
Définition et terminologie
Définition
Créance en souffrance
Créance bancaire dont le remboursement du principal ou le paiement des intérêts accuse un retard ou présente un risque de non-recouvrement, conduisant à son classement dans une catégorie dégradée selon la réglementation prudentielle.
Le terme anglais non-performing loan (NPL) recouvre la même réalité, à deux nuances près. La définition prudentielle européenne (EBA) retient généralement un retard de 90 jours ou une situation d'improbabilité de paiement. La définition marocaine, encadrée par Bank Al-Maghrib, distingue trois stades successifs — pré-douteux, douteux, compromis — avec des seuils et des critères propres.
La correspondance n'est pas parfaite. Un portefeuille vendu à un investisseur international sera le plus souvent requalifié selon les normes IFRS 9 ou selon les conventions du fonds acquéreur. Les deux référentiels ne classent pas les mêmes expositions de la même façon, et ce décalage a des conséquences sur la valorisation : un prêt classé compromis par une banque marocaine peut présenter un profil de récupération très différent de celui d'un prêt classé stage 3 dans une banque européenne.
Classification prudentielle au Maroc
Bank Al-Maghrib impose aux établissements de crédit un classement en trois catégories, chacune associée à un niveau de provisionnement minimal.
Créances pré-douteuses
Expositions présentant un risque probable de non-recouvrement partiel. Il peut s'agir de retards de paiement répétés mais inférieurs aux seuils de passage en catégorie suivante, ou de dégradation avérée de la situation financière du débiteur. Fin 2025, les créances pré-douteuses représentaient environ 4,9 milliards de dirhams, soit près de 5 % de l'encours total des créances en souffrance.
Créances douteuses
Expositions présentant un risque probable de non-recouvrement total. Le défaut est matérialisé, mais la perte finale reste incertaine. Cette catégorie pesait 14,7 milliards de dirhams fin 2025, soit environ 14 % de l'encours en souffrance.
Créances compromises
Expositions considérées comme définitivement compromises, nécessitant une provision maximale. Elles constituent l'essentiel de l'encours : 82,7 milliards de dirhams fin 2025, soit 81 % du total. C'est cette catégorie qui fait l'objet de l'attention principale des investisseurs spécialisés.
Pourquoi les créances en souffrance importent
Pour les banques
Une créance en souffrance immobilise du capital réglementaire, consomme des provisions et mobilise des ressources de recouvrement. Tant qu'elle reste au bilan, elle pèse sur les ratios prudentiels et sur la rentabilité. Une cession permet de libérer ces ressources, au prix d'une perte réalisée qui peut être inférieure à l'économie de capital obtenue.
Pour les investisseurs
Les créances en souffrance constituent une classe d'actifs à part entière. Un investisseur qui achète un portefeuille décote acquiert le droit de percevoir les récupérations futures. La rentabilité dépend de l'écart entre le prix payé et la valeur actualisée des flux nets récupérés. Ce calcul suppose une capacité d'analyse des expositions, une connaissance du cadre juridique local et une infrastructure de gestion ou de suivi.
Pour l'économie
Un stock élevé de créances en souffrance freine la distribution de nouveaux crédits et alourdit le coût du risque facturé aux emprunteurs sains. La circulation de ces créances — de la banque vers des investisseurs spécialisés — participe à l'assainissement du système bancaire.
Taille du marché marocain
Fin 2025, Bank Al-Maghrib publiait les chiffres suivants :
- Encours total des créances en souffrance : 102,3 milliards MAD
- Crédits de décaissement bruts : environ 1 238 milliards MAD
- Taux de sinistralité : 8,3 % (base sociale), 8,8 % (base consolidée)
- Taux de couverture par provisions : 68 %
Ces chiffres placent le Maroc dans une situation intermédiaire. Le taux de sinistralité est significatif sans être critique. Le taux de couverture indique que les banques ont constitué des provisions substantielles, ce qui réduit l'impact comptable d'une éventuelle cession pour les créances anciennes les plus provisionnées.
La répartition par catégorie — 5 % de pré-douteuses, 14 % de douteuses, 81 % de compromises — révèle un stock dominé par des dossiers anciens. Ce profil est caractéristique d'un marché où les cessions sont restées rares : les expositions s'accumulent dans la catégorie terminale au lieu de circuler.
Pour lire ces chiffres dans le rapport de supervision, voir statistiques des créances en souffrance au Maroc.
Valeur comptable et valeur économique
Une créance en souffrance possède plusieurs valeurs distinctes qu'il faut soigneusement distinguer.
Définition
Valeur nominale (ou faciale)
Montant contractuellement dû par le débiteur : principal restant, intérêts échus, intérêts de retard, pénalités. C'est le chiffre inscrit au contrat, rarement le chiffre pertinent pour une transaction.
Définition
Valeur nette comptable
Valeur nominale diminuée des provisions constituées. C'est le montant figurant au bilan de la banque. Une cession à un prix inférieur à cette valeur génère une perte comptable additionnelle.
Définition
Valeur économique
Valeur actualisée des flux nets de récupération attendus, après prise en compte des coûts et du temps. C'est le chiffre qu'un investisseur rationnel devrait être disposé à payer, compte tenu du rendement qu'il exige.
L'écart entre valeur comptable et valeur économique constitue le principal obstacle aux cessions. Une banque dont les provisions sont insuffisantes au regard des récupérations réellement attendues se trouve face à un choix : constater une perte supplémentaire lors de la cession, ou conserver l'exposition et différer la reconnaissance de cette perte. Les deux options ont un coût ; seule la première libère le capital.
Pour approfondir cette distinction, voir notre analyse sur la différence entre provision comptable et valeur économique.
Récupération et recouvrement
La valeur d'une créance en souffrance dépend de ce qu'elle produira. Trois voies de récupération existent.
Récupération amiable
Le débiteur ou son garant règle volontairement une partie ou la totalité de la dette, souvent dans le cadre d'un accord transactionnel impliquant un abandon partiel de créance. Cette voie est la plus rapide et la moins coûteuse. Elle suppose que le débiteur dispose de ressources ou d'une motivation suffisante — maintien d'une relation bancaire, déblocage d'une situation professionnelle, évitement d'une procédure contentieuse.
Réalisation des sûretés
Lorsqu'un bien immobilier ou mobilier a été donné en garantie, sa réalisation par voie judiciaire permet de récupérer une partie de la créance. Le montant dépend de la valeur de marché du bien, de son statut juridique (immatriculé ou non pour l'immobilier), et du rang de l'hypothèque. Le délai dépend du stade procédural déjà atteint et de l'éventuelle contestation du débiteur. Pour comprendre l'écart entre la valeur de la sûreté et le montant effectivement récupéré, voir valeur de la sûreté et valeur de récupération.
Recouvrement sur patrimoine non gagé
En l'absence de sûreté, le créancier peut poursuivre l'exécution sur les biens du débiteur dans la limite du droit de gage général. Cette voie suppose l'existence d'un patrimoine saisissable et l'absence de procédure collective susceptible d'y faire obstacle.
Le cadre juridique du recouvrement est traité plus en détail dans notre article sur le recouvrement et le servicing au Maroc.
Cession de portefeuilles
Une cession de créances en souffrance transfère à un tiers le droit de percevoir les récupérations futures. L'opération peut prendre plusieurs formes juridiques.
Cession de droit commun
Le Dahir des obligations et des contrats (DOC) régit la cession de créance. L'article 192 prévoit que la cession ne produit effet à l'égard du débiteur qu'à compter de sa notification ou de son acceptation. Cette formalité, combinée à l'exigence traditionnelle de consentement pour le transfert de certaines sûretés, a constitué un frein historique aux cessions de portefeuilles importants.
Titrisation via FPCT
La loi 33-06 relative à la titrisation a instauré les Fonds de Placement Collectif en Titrisation (FPCT). Ce véhicule permet de regrouper des créances dans un fonds distinct, de les soustraire au patrimoine du cédant, et d'émettre des parts ou titres représentatifs. Les amendements successifs ont élargi le périmètre des actifs éligibles. La titrisation offre une voie alternative à la cession directe, avec un cadre juridique spécifique et un traitement fiscal particulier — voir loi 33-06 et FPCT. Le déroulement opérationnel d’une vente est décrit dans cession de portefeuille NPL.
Projet de loi 02-26
Un projet de loi relatif à la cession des créances en souffrance a été parachevé et transmis au Secrétariat général du gouvernement. Ce texte, non encore promulgué, vise à créer un régime dérogatoire permettant le transfert direct de créances en souffrance avec leurs sûretés, sans les contraintes du droit commun. Pour suivre l'évolution de ce projet, voir notre article dédié sur le projet de loi 02-26.
Le marché secondaire en formation
Le Maroc réunit les conditions d'un marché secondaire des créances en souffrance sans disposer encore d'un marché au sens strict : un lieu où les portefeuilles changent de mains avec une fréquence suffisante pour que les prix soient observables et les risques d'exécution compris.
Les cessions restent ponctuelles. Les prix se négocient au cas par cas, sans courbe de référence. Les acquéreurs sont peu nombreux, et les barrières à l'entrée — connaissance du cadre juridique, capacité d'analyse, infrastructure de gestion — restent élevées.
Plusieurs facteurs pourraient accélérer la structuration du marché :
- L'adoption du projet de loi 02-26, si elle intervient, réduirait les frictions juridiques
- L'amélioration des pratiques de documentation des portefeuilles (loan tapes) faciliterait l'analyse par les acquéreurs
- L'émergence de servicers spécialisés permettrait aux investisseurs sans présence locale de gérer les récupérations
Pour une analyse détaillée des conditions de formation de ce marché, voir notre article sur le marché secondaire des créances en souffrance au Maroc.
Acteurs du marché
Cédants
Les banques commerciales détiennent l'essentiel de l'encours. Leur propension à céder dépend de plusieurs facteurs : niveau de provisionnement, contraintes prudentielles, relation avec les débiteurs concernés, et capacité interne à gérer le recouvrement.
Les sociétés de financement constituent un second vivier, avec des expositions souvent plus granulaires (crédit à la consommation, leasing) et des profils de récupération différents.
Acquéreurs potentiels
Les fonds spécialisés en créances distressed, présents sur d'autres marchés émergents, constituent la catégorie d'acquéreurs la plus souvent évoquée. Leur intervention suppose une adaptation de leurs modèles au contexte marocain et, dans la plupart des cas, un partenariat avec un acteur local pour la partie recouvrement.
Les investisseurs locaux — institutionnels ou family offices — représentent une alternative, avec l'avantage de la connaissance du terrain et l'inconvénient fréquent d'une moindre expérience sur cette classe d'actifs.
Servicers
Un servicer est une entité spécialisée dans la gestion des créances en souffrance pour le compte d'un tiers. Son rôle comprend la collecte des encaissements, la gestion des procédures contentieuses, la relation avec les débiteurs et le reporting à l'investisseur. L'existence de servicers compétents est une condition nécessaire au développement d'un marché secondaire liquide.
Valorisation
La valorisation d'un portefeuille de créances en souffrance repose sur une modélisation des flux de récupération, exposition par exposition ou segment par segment. Le processus comprend plusieurs étapes :
- Analyse des données : extraction et nettoyage du loan tape fourni par le cédant
- Segmentation : regroupement des expositions par caractéristiques déterminantes (type de sûreté, stade procédural, montant)
- Estimation des récupérations : projection des montants récupérables par voie amiable, par réalisation de sûretés, ou par exécution forcée
- Calendrier : estimation du délai de chaque voie de récupération
- Coûts : intégration des frais de gestion, honoraires juridiques, coûts de portage
- Actualisation : application d'un taux reflétant le rendement exigé et le risque spécifique du portefeuille
Le résultat est une valeur économique, qui servira de base à la négociation du prix de transaction. Pour une présentation détaillée de cette méthodologie, voir valorisation d'un portefeuille de créances en souffrance.
La relation entre délai de récupération et taux de récupération mérite une attention particulière : deux portefeuilles présentant le même taux de récupération attendu peuvent avoir des valeurs très différentes si les calendriers divergent.
Cadre juridique
Le traitement des créances en souffrance au Maroc s'inscrit dans un cadre juridique en évolution.
Droit des obligations
Le Dahir des obligations et des contrats (DOC) régit la cession de créance de droit commun. Ses dispositions, notamment l'article 192 relatif à la notification au débiteur, ont été conçues pour des cessions individuelles, non pour des transferts de portefeuilles.
Titrisation
La loi 33-06 relative à la titrisation constitue le cadre existant le plus adapté aux cessions organisées. Elle permet de loger des créances dans un véhicule ad hoc et d'émettre des parts représentatives. Pour le détail du mécanisme, voir loi 33-06 et FPCT.
Procédures collectives
Le livre V du Code de commerce, dans sa rédaction issue de la réforme de 2018, organise les procédures de sauvegarde, de redressement et de liquidation judiciaire. Ces procédures affectent directement les perspectives de récupération lorsqu'un débiteur fait l'objet d'une ouverture.
Projet de réforme
Le projet de loi 02-26 vise à créer un régime spécifique pour la cession des créances en souffrance. Ce texte, transmis au Secrétariat général du gouvernement mais non encore adopté, introduirait des dérogations au droit commun destinées à faciliter les transferts de portefeuilles.
Serenor Capital et l'analyse des créances en souffrance
Serenor Capital accompagne les institutions dans l'analyse et la valorisation des portefeuilles de créances en souffrance. Notre cadre méthodologique, Serenor Credit™, structure l'examen des expositions, la modélisation des récupérations et le suivi post-acquisition.
Nos domaines d'intervention comprennent :
Sources et références
- Bank Al-Maghrib, Rapport annuel sur la supervision bancaire, exercice 2025 — Télécharger le rapport (PDF)
- Bank Al-Maghrib, Communiqué de presse — Présentation de la 22ème édition du rapport annuel sur la supervision bancaire — Consulter
- Loi 33-06 relative à la titrisation des créances
- Dahir formant Code des obligations et des contrats (DOC)
- Code de commerce, livre V (procédures de traitement des difficultés de l'entreprise), dans sa rédaction issue de la loi 73-17
Questions fréquentes
- Qu’est-ce qu’une créance en souffrance au Maroc ?
- Il s’agit d’une exposition crédit classée dans les catégories prudentielles de dégradation (pré-douteuse, douteuse ou compromise) selon le cadre de Bank Al-Maghrib. Le terme « NPL » (non-performing loan) est l’équivalent anglo-saxon couramment utilisé par les investisseurs.
- Quel est le stock de créances en souffrance au Maroc ?
- Selon le Rapport annuel sur la supervision bancaire de Bank Al-Maghrib au titre de l’exercice 2025, l’encours s’établissait à 102,3 milliards de dirhams à fin 2025, soit un taux de sinistralité de 8,3 % sur base sociale.
- Existe-t-il déjà un marché secondaire des NPL au Maroc ?
- Un marché secondaire liquide n’existe pas encore au sens usuel. La titrisation (loi 33-06) offre une voie structuree ; un projet de loi relatif à la cession directe (n° 02-26) a été transmis au Secrétariat Général du Gouvernement, sans être, à la date de mise à jour de cet article, une loi promulguée.
Évaluer un portefeuille de créances en souffrance
Serenor Capital accompagne les institutions financières et investisseurs dans l’analyse et la valorisation de portefeuilles de créances en souffrance au Maroc.
Les analyses de Serenor Capital portent sur les créances en souffrance, leur valorisation et le développement du marché du crédit en difficulté au Maroc.
Cette note constitue un commentaire général sur la méthode et la structure de marché. Elle ne constitue ni un conseil en investissement, ni un conseil juridique, ni une recommandation relative à un portefeuille, une opération ou un actif financier.